Québec + CGI : quand la souveraineté numérique crée une nouvelle dépendance

Ce que le projet CODE révèle sur la gestion du risque technologique, et ce que ça change concrètement pour les PME.

📌 TL;DR

  1. Québec veut créer CODE, une coentreprise avec CGI (51 % État, 49 % CGI) pour gérer ses projets de transformation numérique.

  2. Le contexte direct : le fiasco SAAQclic a coûté 1,1 milliard de dollars, bien au-dessus des 638 M$ initialement prévus, et l'enquête criminelle de l'UPAC est toujours active.

  3. CGI devrait sous-traiter 30 à 50 % de chaque projet à l'écosystème québécois, une fenêtre d'opportunité directe pour les PME tech de la province.

  4. La question de fond, valable pour tout dirigeant, pas juste les firmes TI : est-ce que tu gères ta dépendance technologique, ou est-ce qu'elle te gère?

Quand la solution ressemble au problème

Oublions le jargon gouvernemental une seconde.

Ce que Québec est en train de faire avec CGI, c'est essentiellement remplacer une dépendance par une autre. Avant : des contrats fragmentés avec des firmes étrangères comme SAP et LGS (IBM), sans véritable contrôle ni propriété intellectuelle.

Résultat : SAAQclic, 1,1 milliard de dollars de contribuables québécois, un fiasco documenté par la commission Gallant, et une enquête de l'UPAC toujours active. Après, si CODE voit le jour : un partenaire unique, québécois cette fois, détenant jusqu'à 49 % d'une coentreprise responsable de projets à 200 millions par année.

La direction est bonne. La logique, moins évidente.

Le ministre Bélanger avance des économies potentielles de 6 milliards à long terme et le transfert partiel de la propriété intellectuelle des solutions à l'État, deux arguments solides. CGI n'offre pas ça à ses clients ordinaires. Le fait que Serge Godin soit prêt à céder une partie de sa PI pour décrocher ce contrat dit quelque chose sur la valeur stratégique de l'entente pour CGI. Quand ton fournisseur est aussi enthousiaste que toi, c'est souvent parce qu'il y voit quelque chose que tu n'as pas encore calculé.

Ce n'est pas un complot. C'est de la business.

Les syndicats (SPGQ et SFPQ) ont dénoncé le risque de quasi-monopole, en pointant que des firmes québécoises comme Levio et Alithya n'ont pas été consultées dans le processus. La commission Gallant recommandait justement de s'éloigner des grands partenaires privés pour rebâtir l'expertise interne. Le gouvernement répond que CODE ne représentera que 20 % des projets de transformation numérique de l'État, donc pas de monopole. Mais la nuance qui échappe à cette réponse : dans un portefeuille de 19 milliards de besoins TI, 20 % veut dire 3,8 milliards. C'est beaucoup de contrats pour un seul partenaire, aussi québécois soit-il.

Ce que ça change pour les PME

Il y a deux façons de lire ce dossier en tant que dirigeant de PME, et les deux sont valides simultanément.

Pour les PME qui font de la sous-traitance TI, du développement logiciel, de la cybersécurité ou de l'intégration de systèmes : c'est une fenêtre d'opportunité directe, et elle a une date d'expiration. Le protocole CGI-Québec prévoit explicitement que 30 à 50 % de chaque projet soit confié à des sous-traitants québécois. Si tu attends que CODE soit officialisé pour te positionner auprès de CGI et du gouvernement, tu seras en retard. Les relations se bâtissent en amont, pas en réponse aux appels d'offres.

Un entrepreneur de Gatineau qui fait du développement de solutions de gestion n'a pas à attendre une annonce officielle pour envoyer un message à la direction des partenariats de CGI cette semaine. (Je prêche pour ma paroisse, j'en suis conscient, mais le signal est réel.)

C'est rare comme opportunité. Et ça ne durera pas.

Pour toutes les autres PME (construction, manufacturier, logistique, services professionnels) ce dossier est surtout un miroir. Il pose une question que la plupart des dirigeants évitent : est-ce que tu as déjà cartographié ta propre dépendance technologique? Pas juste tes outils cloud, tes ERP, tes plateformes de communication, mais les systèmes sur lesquels l'entièreté de tes opérations repose. Ce que tu ferais si ton fournisseur principal décidait de doubler ses prix, de mettre fin au service, ou d'être racheté par un concurrent.

Un sous-traitant en construction qui travaille pour des donneurs d'ordres liés aux marchés publics va de plus en plus devoir s'interfacer avec les plateformes numériques du gouvernement. Si CODE se concrétise et que les systèmes administratifs de l'État migrent vers cette nouvelle infrastructure, les PME qui n'ont pas commencé à moderniser leurs propres outils vont se retrouver avec un problème d'intégration, pas juste un problème de compétitivité.

Ce n'est pas une menace imminente, mais bien une tendance de fond qu'il vaut mieux anticiper que subir.

Il faut aussi nommer ce que je ne recommande pas : je ne dis pas que tu devrais aller chercher des contrats gouvernementaux si ce n'est pas dans ton modèle d'affaires. Et je ne dis pas que CODE sera un succès, l'histoire récente du gouvernement québécois en matière de transformation numérique commande la prudence. Ce que je dis, c'est que le signal envoyé par cette annonce, acheter local, obliger la sous-traitance québécoise, transférer de la PI à l'État, est un signal politique fort qui va avoir des effets concrets sur l'écosystème d'affaires québécois, que CODE fonctionne comme prévu ou pas.

DEEP DIVE : SUJETS À SURVEILLER

Le Canada bâtit son propre cloud IA national

Le 15 avril, Ottawa a lancé un appel de demandes pour son Programme d'infrastructure de calcul souveraine pour l'IA : des centres de données souverains, une puissance de calcul qui reste au pays, sans dépendre des serveurs d'Amazon, de Microsoft ou de Google. Pour les PME qui gèrent des données clients sensibles, la question de la résidence des données va devenir de plus en plus centrale, pas seulement pour celles qui font affaire avec le gouvernement, mais pour toutes celles soumises à la Loi 25. La souveraineté numérique cesse d'être un débat de fonctionnaires. Elle devient une exigence contractuelle.

Claude Skills : quand l'IA apprend à faire ton travail spécifique

Anthropic a lancé en octobre 2025 Agent Skills et vient d'en faire un standard ouvert. Une « skill », c'est un dossier de fichiers qui apprend à l'IA comment exécuter une tâche précise selon tes propres règles d'affaires et ta propre terminologie — remplir un formulaire d'appel d'offres, suivre un processus de contrôle qualité, appliquer un guide de marque. Des partenaires comme Canva, Notion et Atlassian proposent déjà des skills préconçues. Ce qui rend ça pertinent pour une PME : tu n'as pas besoin de coder. Tu décris comment tu travailles, et l'IA s'adapte à toi, pas l'inverse.

Défense et cybersécurité : l'Outaouais devient un pôle stratégique

Le 24 mars, Ottawa annonçait 3,6 millions de dollars à l'UQO pour créer un laboratoire vivant en cyberrésilience — un « cyber-range » pour simuler des attaques en environnement sécurisé. Ce n'est pas isolé : le Canada a atteint la cible OTAN de 2 % du PIB en défense cinq ans avant l'échéance, avec une enveloppe de 62,7 milliards. L'objectif du gouvernement Carney : faire passer de 25 % à 70 % la part des contrats militaires qui atterrit dans des entreprises canadiennes. Pour les PME de l'Outaouais en cybersécurité, TI ou génie, le marché se structure maintenant.

Bonne semaine du côté de Quartier AI.

Formation Microsoft Copilot avec environ 25 dirigeants et gestionnaires en collaboration avec la Chambre de commerce de Mont-Laurier.

Dernière conférence d'une série de 3 à uOttawa, organisée par le RGA.

Et un atelier pratique sur la sécurité, la maturité IA et les étapes d'un premier déploiement avec une cellule d'EntreChef PME ici à Gatineau.

Trois contextes différents. Un seul constat qui revient : la curiosité est là. Ce qui manque, c'est un espace structuré pour poser les vraies questions.

C'est exactement ce qu'on essaie de bâtir, un groupe à la fois.

OUTIL DE LA SEMAINE : Les assistants

La fonctionnalité. 

Microsoft 365 Copilot inclut depuis 2025 un ensemble d'agents préconçus accessibles sans frais supplémentaires aux détenteurs d'une licence. Parmi les plus utiles : Researcher (synthèse approfondie à partir de tes fichiers, courriels, réunions et du web), Analyst (analyse de données et visualisations) et Facilitator (gestion des réunions Teams, notes en temps réel, suivi des décisions). La distinction avec le Copilot standard est importante : ces agents ne répondent pas vite, ils répondent bien. Researcher prend délibérément plus de temps pour livrer un rapport structuré avec sources citées, plutôt qu'une réponse rapide et superficielle.

Le cas pratique.

François dirige une PME de services de génie-conseil de 35 personnes en Outaouais. Chaque semaine, son équipe perd plusieurs heures à compiler les informations éparpillées entre courriels, fichiers SharePoint et notes de réunions pour produire des mises à jour de statut pour les clients.

Il déploie l'agent Researcher dans leur environnement Microsoft 365. Chaque lundi matin, un chargé de projet lui demande de compiler le statut de trois projets actifs. L'agent parcourt les courriels récents, les documents de suivi dans SharePoint et les notes de réunions Teams, puis produit un rapport structuré avec sources, ce qui prenait 45 minutes de compilation manuelle devient une tâche supervisée de quelques minutes.

Résultat quantifiable : plusieurs heures récupérées par semaine par chargé de projet. Résultat stratégique : les clients reçoivent des mises à jour plus fréquentes et plus précises, pas parce que l'équipe travaille plus, mais parce qu'elle a arrêté de chercher l'information qu'elle avait déjà.

C'est ça, la différence entre un outil IA et un agent qui comprend ton contexte.

→ On offre la formation de Microsoft Copilot en entreprise si ça t’intéresse : juste à cliquer ici

Opinion stratégique.

Il y a une tentation naturelle de regarder le dossier CODE comme un enjeu politique, CAQ vs syndicats, appel d'offres biaisé, fin de mandat opportuniste. Ce cadrage est compréhensible. Il est aussi insuffisant.

La vraie question que soulève cette annonce ne concerne pas CGI. Elle concerne la dépendance comme modèle de gestion. Le gouvernement québécois a accumulé pendant vingt ans une dépendance à des firmes privées étrangères pour ses systèmes informatiques critiques, sans PI, sans expertise interne, sans levier de négociation. Le résultat, c'est SAAQclic. CODE est une tentative de corriger ça. Peut-être la bonne tentative. Peut-être pas. Mais l'élan, lui, est juste.

Je n'ai rien contre CGI. Et je salue sincèrement l'objectif de souveraineté numérique, c'est une direction que j'ai moi-même défendue dans ces pages. Mais il y a une différence entre aller vite et aller dans la bonne direction. Ce qui me préoccupe ici, c'est l'absence de consultation publique, l'absence de stratégie articulant les filières prioritaires, et surtout l'absence de transparence dans un processus qui mobilise l'argent des contribuable, pas celui d'une poche magique.

Le Québec a un écosystème technologique riche : des firmes comme Levio, Vooban Alithya, Quartier AI et des dizaines d'autres PME spécialisées qui n'ont pas été consultées. Les exclure du processus de réflexion pour les inviter ensuite comme sous-traitants à 30 %, c'est de la stratégie inversée. Et si CODE déraille, comme SAAQclic a déraillé, ce ne sont pas les actionnaires de CGI qui paieront. Ce sont les mêmes contribuables qui n'ont pas eu voix au chapitre. Il faut aller vite. Mais surtout dans la bonne direction. Et ça, ça prend une conversation publique honnête avant la signature, pas après.

Ce que les dirigeants de PME devraient retenir de ce dossier n'est pas dans les détails du montage juridique de la coentreprise. C'est dans la question miroir qu'il pose : est-ce que tu as déjà fait cet exercice pour ton entreprise? Pas en théorie, concrètement.

Quels systèmes feraient tomber tes opérations si le fournisseur décidait demain de changer les règles? Quelles données sont hébergées dans des environnements que tu ne contrôles pas? Quels contrats de services TI tu as signés sans vraiment lire les clauses de résiliation?

Le gouvernement québécois a mis vingt ans à poser cette question sérieusement. Et la facture, c'est 1,1 milliard. Pour une PME de 50 personnes, l'équivalent fonctionnel est beaucoup plus modeste, mais la logique est identique. Les organisations qui cartographient leur dépendance technologique maintenant ne gèrent pas juste un risque. Elles bâtissent un avantage : la capacité de négocier, de migrer, et de décider — plutôt que de subir.

Cette fenêtre est ouverte. Elle ne l'est jamais indéfiniment.

Conclusion.

CODE est un pari sur la souveraineté numérique. Il réussira ou non. Mais le signal qu'il envoie à l'écosystème d'affaires québécois est clair : la dépendance technologique a un coût, et ce coût finit toujours par se présenter à la facturation. Pour les PME tech, c'est une invitation directe à se positionner. Pour toutes les autres, c'est une invitation à regarder dans le miroir.

« Ton risque technologique le plus coûteux n'est pas celui que tu as déjà subi. C'est celui que tu n'as pas encore décidé de cartographier. »

Marcan Laramée, cofondateur et chef de la croissance

— Quartier AI

L’infolettre Intelligence Opérationnelle existe pour fournir des cadres de lecture clairs, rigoureux et exploitables aux dirigeants qui veulent comprendre l’IA avant de la déployer.

Reply

or to participate.